Plateaux de travail: exploitation cachée au grand jour
Analyse d'un programme controversé en intégration au travail des personnes autistes et/ou avec déficience intellectuelle au Québec.
Dernière modification: le lundi 16 février 2026 à 16h00
Je viens de découvrir l’existence des plateaux de travail au Québec, et je suis vraiment frustrée.
Dégoûtée, même.
La Société québécoise de la déficience intellectuelle (SQDI) a d’ailleurs formulé une demande d’action collective contre l’État afin d’abolir ces plateaux de travail, décrivant ceux-ci comme exploitant les personnes en situation de handicap.
Je suis tombée sur cette annonce à travers cet article de La Presse, dénonçant le fait que
les personnes ayant une déficience intellectuelle resteraient des années sur ces plateaux de travail sans être rémunérées et sans possibilité de progression vers l’emploi.
Ce processus d’embauche d’apparence novateur et inclusif camoufle dans de nombreux cas une dynamique de pouvoir entre les entreprises à but lucratif, les organismes de bienfaisance, les organismes à but non lucratif et les communautés desservies.
Cette réalité est documentée depuis plusieurs années déjà, notamment par La ligue des droits et libertés. En effet, Samuel Ragot, analyste senior en matière de politiques publiques et chercheur, Institut de recherche et de développement sur l’intégration et la société, décrie l’exploitation ancrée dans ces programmes:
« Le constat est donc clair : le gouvernement du Québec finance activement des programmes qui, en plus de violer les droits des personnes handicapées, n’aident pas à leur embauche et à leur inclusion dans les milieux de travail réguliers. Pourtant, d’autres modèles ont fait leurs preuves. »
Stephan Marcoux, directeur général et fondateur de l’organisme Pleins Rayons - un organisme qui favorise l’inclusion sociale réussie de jeunes adultes autistes -, déplore également les pratiques extractivistes des employeurs participant aux programmes de plateaux de travail dans cette entrevue à TVA Nouvelles en juin 2025:
« Tu fais un travail, t'es payé. C'est indéfendable. »
À l’image de Pleins Rayons, les organismes Autisme sans limites et Autisme Laval semblent également entretenir des programmes en employabilité des personnes autistes alternatifs, ancrés dans l’épanouissement et l’autonomie de celles-ci.
Trois jours après le passage de Stephan Marcoux à TVA, le ministre responsable de Services sociaux, Lionel Charmant, annonçait dans cette entrevue à TVA Nouvelles la fin du statut de « stage à perpétuité » octroyé dans le cadre de ces programmes. Ce statut permettait aux employeurs de maintenir la main-d’oeuvre en emploi (non-rémunéré, me dois-je de vous rappeler) pour une durée indéterminée.
Puis, selon La Presse, l’allocation gouvernementale subventionnant ces programmes d’intégration au travail aurait pris fin en janvier 2026.
Après avoir écouté l’entrevue de M. Charmant à TVA Nouvelles, je demeure perplexe vis-à-vis la situation, car on y entend cet échange qui est à tout le moins troublant:
Début de l’extrait à 09:15
Benoit Dutrizac (animateur radio)
C’est quoi la nouvelle situation?
M. Charmant (ancien ministre responsable des Services sociaux; maintenant indépendant)
Si votre jeune adulte est apte au travail, et qu’il décide d’intégrer un plateau de travail, il ne pourra rester plus que deux ans sur ce plateau de travail-là. Par la suite, il aura une année additionnelle de stage d’intégration en emploi, donc ça c’est sans la supervision ou la supervision hebdomadaire de l’intervenante -
Benoit Dutrizac
Un stage rémunéré?
M. Charmant
Et ensuite il devra - non ils ne sont pas toujours rémunérés - et ensuite il devra être pris en charge par l’entreprise qui le garde à l’emploi.
Benoit Dutrizac
OK et si l’entreprise ne le garde pas à son emploi parce qu’elle veut juste profiter du fait qu’il travaille pour rien là…
M. Charmant
Ben il a le choix d’aller vers du bénévolat, mais ça c’est un choix conscient.
Benoit Dutrizac
Ben il [le stagiaire en situation de handicap] ne gagne pas sa vie là…
M. Charmant
Ben, c’est un choix conscient. Ou encore, il cherche un emploi comme tout le monde. Tsé, j’pense qu’on est - ils ont des choix à faire comme tous les individus, nous on veut les intégrer de façon adéquate à notre société… Mais c’est une approche très inclusive, ce qu’on propose, là.
[…]
C’est troublant parce j’ai l’impression qu’on dit implicitement que ces personnes consentent à être exploitées.
Dans le même ordre d’idées, certaines organisations se disent victimes des systèmes oppressifs puisqu’elles souhaitent offrir des opportunités d’emploi aux communautés qu’elles desservent, mais, par faute de moyens financiers et organisationnels, se sentent obligées de jouer avec les codes discriminatoires du monde de l’emploi actuel afin d’intégrer davantage les personnes neurodivergentes dans le marché du travail.
Samuel Ragot de la Ligue des droits et libertés nous décortique cette dynamique dans son article:
« Entendons-nous ici : il ne s’agit pas de jeter la pierre aux organismes communautaires accueillants des plateaux de travail. En effet, le financement insuffisant de ces organismes par l’État, malgré leurs demandes répétées, les oblige à fournir les activités prescrites par le MSSS. Il s’agit plutôt d’un problème de vision politique et de choix de société faits aux dépens des personnes. »
D’autres vont dire que les personnes en situation de handicap n’ont d’autre choix que d’accepter ces offres d’emploi offres de bénévolat.
À cela, je dis:
Recruter consciemment des personnes en situation de handicap pendant plusieurs années en sachant TRÈS bien qu’elles ne seront pas rémunérées pendant tout ce temps, c’est se ranger du côté des oppresseurs. Comme le dit la Ligue des droits et libertés et le directeur de Plein Rayons plus haut, y’a d’autres façons de faire.
Personne ne peut consentir à être exploité·e. Point final.
On a vraisemblablement mis fin à le statut de « stage à perpétuité » en limitant la durée des programmes à deux années maximum; on a vraisemblablement retiré l’allocation de 5$ par jour (qui était une « reconnaissance » symbolique et servait à « rembourser les frais de transport » (je mets entre guillemets parce qu’on s’entend que ça ne servait pas à grand chose d’autre que d’embellir l’image du gouvernement); mais
qu’en est-il des trois années de travail sans rémunération?
Qu’en est-il de les rémunérer à leur juste valeur?
Le Regroupement des organismes Centre-du-Québec résume parfaitement la situation:
Déplacer le débat vers une allocation plutôt que vers les parcours bloqués et sans issue est une manœuvre qui détourne l’attention des responsabilités de l’État.
Kim Auclair, créatrice de Capable média et experte en entrepreneuriat inclusif, questionne également les enjeux systémiques sur cet article de blogue:
« Selon moi, ce que cette controverse révèle, ce n’est pas un manque de capacité chez les personnes en situation de handicap. C’est un problème de structure. Et ce, depuis plusieurs années.
Un système qui a de la difficulté à offrir des parcours vraiment adaptés, diversifiés et évolutifs. Un système où certaines personnes ont besoin d’un cadre stable à long terme, pendant que d’autres pourraient aller plus loin… si on leur donnait de vrais ponts vers l’emploi, de vrais milieux adaptés, et de vraies chances. »
Le Regroupement des organismes Centre-du-Québec abonde dans le même sens:
« Contrairement à ce qui est véhiculé, selon nous, l’allocation n’a jamais été le cœur du problème. Ce qui est à dénoncer, c’est le maintien à long terme — parfois pendant plus d’une décennie — de personnes ayant un potentiel réel d’intégration à l’emploi dans des plateaux de travail. »
Y’a encore beaucoup d’investigation à faire dans ce dossier.
On doit faire mieux!
Sur ce, bonne nouvelle: un nouveau programme en employabilité par des personnes neurodivergentes et pour les jeunes personnes autistes voit le jour chez Autisme sans limites.
D’une durée de dix semaines, ce stage rémunéré permet à la fois aux employeurs de s’éduquer sur les pratiques neuroinclusives et aux personnes autistes d’en profiter.
Mises en évidence du texte de cet article par l’autrice.
D’autres informations à venir.


