Shane Hollander est neurodivergent-coded... non?
Quand une série télévisée à succès nous force à regarder en face ce que l'on refuse encore de nommer.
La série Heated Rivalry a enflammé les écrans cet hiver, et je veux dire littéralement, vu le niveau de spiciness.
J’ai commencé à l’écouter par pur FOMO, parce que je ne voulais pas être celle qui hoche la tête sans comprendre quand mes ami·es en parlaient, ni celle qui scrollait des références obscures sur les réseaux sociaux. J’y allais un peu à reculons. Les séries où la sexualité occupe autant de place ne sont généralement pas celles que je préfère.
Et pourtant, contre toute attente, je l’ai dévorée en deux jours. Pas seulement à cause de l’intensité de la relation ni de l’aspect provocant de certaines scènes, mais à cause d’un malaise qui s’est installé concernant l’un des deux personnages principaux, Shane Hollander.
Je ne ferai pas ici un résumé de la série. Ce qui m’intéresse, ce sont les discours en ligne qui se sont construits autour de Shane et la manière dont je m’y suis reconnue.
❗Avertissement : ce texte contient potentiellement des divulgâcheurs. À vos risques et périls, sinon je vous invite à aller voir la série ou à lire un résumé avant de revenir ici.
Je me souviens qu’après seulement deux épisodes, j’ai texté mes ami·es : « Shane est écrit très neurodivergent coded, non ? ». Apparemment, je n’étais pas la seule à le penser, puisque cette idée a rapidement retenu beaucoup d’attention en ligne.
Dès son introduction, Shane est présenté comme un véritable savant du hockey, obsédé par les stratégies et les statistiques. À l’inverse des autres personnages, il est discret, souvent naïf et visiblement mal à l’aise dans certaines situations sociales. Les personnes autour de lui, particulièrement ses parents, lui disent régulièrement comment agir, quoi dire et comment se comporter. Il cherche à plaire, évite les conflits et se conforme aux attentes qui lui sont imposées.
Le fait qu’il soit à moitié japonais ajoute une couche supplémentaire à cette dynamique, notamment à travers le poids du mythe de la minorité modèle.
Ce cadre normatif, souvent intériorisé dans les familles issues de l’immigration asiatique de première ou deuxième génération, peut contribuer à renforcer chez Shane le besoin de rentrer dans le moule et de répondre aux attentes sans jamais les questionner. Cette pression se manifeste particulièrement dans sa relation avec sa mère, où Shane semble constamment chercher à être à la hauteur d’un idéal implicite, quitte à s’effacer lui-même.
Shane est aussi un personnage très routinier. On le voit même prendre le temps de plier soigneusement ses vêtements avant d’aller rejoindre Ilya pour des ébats amoureux. Cette rigidité se reflète jusque dans son alimentation, puisqu’il ne boit que du Ginger Ale, un détail qui revient si souvent qu’il finit par devenir une blague récurrente dans la série.
Plus largement, Shane a besoin de beaucoup d’espace et de temps pour prendre de grandes décisions.
À plusieurs reprises, on le voit paniquer lorsque le rythme s’accélère ou que les événements lui échappent. Pris ensemble, ces traits évoquent fortement ceux associés à l’autisme. Et le fait que Shane soit un personnage racisé rend encore plus plausible l’absence de diagnostic explicite.
Sans surprise, les interprétations en ligne se sont multipliées, reliant les comportements de Shane au masking. L’autrice est d’ailleurs venue confirmer qu’elle avait écrit Shane comme un personnage neurodivergent, tout en refusant de lui coller une étiquette officielle dans le livre. Bien que je puisse comprendre ce choix artistique (notamment en lien avec l’année de parution du livre), j’y vois néanmoins un bémol important.
Nommer explicitement l’autisme, que ce soit à l’écrit ou à l’écran, est important quand on parle de représentation.
Comme nous allons le voir, l’absence d’explication laisse souvent la reconnaissance du personnage dépendre de l’interprétation du public plutôt que d’un positionnement clair et précis.
Car, alors que plusieurs célébraient cette représentation, du côté plus validiste et raciste d’internet, les critiques visant l’acteur se sont accumulées : il serait mal joué, trop passif, pas assez expressif. Des reproches qui révèlent moins un problème de performance qu’une incapacité à reconnaître des modes d’expression qui sortent des normes neurotypiques attendues à l’écran.
Cette réception est d’autant plus violente que l’acteur est racisé.
Plusieurs critiques formulées à son égard seraient très probablement applaudies et perçues comme des choix artistiques s’il s’agissait d’un acteur blanc. Là où l’on parle de nuances et de subtilité chez certains, on parle soudainement d’incompétence dès que ces mêmes choix proviennent d’acteurs racisés.
Michael B. Jordan en est un exemple frappant : à la sortie de Sinners, le film a d'abord été salué unanimement, avant que les nominations aux Oscars ne ravivent les débats en ligne et n'attirent un regard plus hostile sur sa performance. Ce paradoxe se retrouve chez d'autres acteurs racisés largement reconnus. Et c'est souvent la subtilité même de leur jeu qui leur est reprochée : ce qui demande le plus de maîtrise passe pour de la froideur ou du détachement aux yeux d'une partie du public.
À mes yeux neurodivergents et à ceux de plusieurs personnes en ligne, c’est pourtant exactement cette subtilité qui fait la force de la performance de Shane.
C’est précisément cette retenue qui lui donne toute sa justesse et sa profondeur.
Il s’agit d’une compréhension plus fine du personnage et de sa neurodivergence, mais encore faut-il accepter que cette finesse ne soit pas immédiatement lisible pour tous les regards.
Il ne s’agit pas de disqualifier les interprétations du public, ni de nier l’importance de la reconnaissance.
Il s’agit plutôt de comprendre que toutes les formes de reconnaissance ne produisent pas les mêmes effets.
Défendre des représentations neurodivergentes réellement émancipatrices, c’est accepter qu’elles soient plurielles, parfois inconfortables, parfois non étiquetées.
C’est aussi accepter que les personnages, comme les personnes, n’aient pas à être entièrement lisibles pour mériter d’exister.








